. Une architecture caractéristique
Si on la compare aux nombreuses îles de la mer Egée, Ikaria se singularise par une beauté naturelle d'une diversité et d'une abondance inégalées. Sur Ikaria, le développement de la civilisation se poursuit dans une coexistence paisible avec la magnificence de l'environnement et le respect des traditions agricoles ancestrales.
Petit aperçu d’histoire (ou du prix de la liberté) :
L’île était habitée depuis bien longtemps déjà (probablement depuis la période néolithique) quand les habitants de Inoi (aujourd’hui Kampos, situé à 3/4 kms d'Evdilos sur la route d'Arménistis) et de Therma (près d' Aghios Kirykos) {voir carte
}, afin de s’affranchir des tirans perses, promirent aide et fidélité à la "Coalition Athénienne". C’est au cours de cette période (4ème siècle avant JC) que la Tour de Drakano {voir illustration
} (non loin de Therma) fut construite, sur les ruines d’une acropole.
Plus tard, l’empire romain fit d’Ikaria une dépendance de Samos où sévirent despotes et tirans. Les Goths et les pirates, par leurs expéditions répétées réussirent ensuite à rendre l’île invivable ( au 3e et au 4e siècle ) .
Pendant les siècles de suprématie byzantine, les grandes puissances sont très occupées à lutter contre les pressions barbares et sont ainsi forcées, par périodes intermittentes, à abandonner les îles de la mer Egée à leur triste sort. Ikaria continue d’être un terrain d’exercice pour les pirates, qu’ils soient sarazins ou vénitiens, qu’ils viennent de Malte ou de Gêne, et « qui dérobent tout, sauf le ciel et la terre » .
Après la chute de Constantinople, les turcs poussent les habitants de Samos et d’Ikaria à se réfugier, sous leur protection, dans la grande île proche de Chios. Beaucoups d’Ikariens, démunis mais confiants en leur habilité séculaire au camouflage, refusent de s’expatrier. Ils prennent, en commun, la décision de se retirer à l’intérieur des terres, dans la montagne, là ou personne ne peut les voir ni les entendre. Ils vivent et travaillent cachés, habitent dans des abris rudimentaires (kamares), tuent tous leurs chiens, deviennent pour ainsi dire invisibles et évitent ainsi le joug othoman tout comme les expéditions de Barbarossa. Les explorateurs passant par là décrivent dorénavant l’île comme inhabitée.
La situation s’améliorera avec le temps, les sultans donnant de temps en temps et au compte goutte quelques garanties d’autonomie et de sécurité aux « réfractaires ». L’habitat s’améliorera lui aussi un peu.
En 1821, c’est la révolution. Les forces libératrices grecques rejettent l’occupant turc à la mer et plus de 3000 ikariens participent aux combats. Cependant, en 1830, les grandes puissances (France, Angleterre et Russie) abandonnent cette île, comme bien d’autres, à une administration turque relativement tolérante qui se contente principalement des impôts qu’elle encaisse.
Les habitants de l’île se tournent alors à nouveau vers la mer, recréent leurs villages sur le littoral, construisent de nouvelles maisons et aménagent quelques ports pour abriter leur toute nouvelle, et florissante, flotte marchande. Ces jours propices ne durent pas, la concurrence dûe à l’introduction de la vapeur comme nouvelle énergie pour la navigation se révèle finalement fatale et, est à l’origine d’une première vague d’expatriation, vers l’Amérique principalement.
A l’orée du 20e siècle, la présence turque se fait plus forte dans les îles. La guerre italo-turque de Lybie se déplace dans la région du Dodécanèse. L’année 1912 donne le jour au soulèvement des populations de la région et le nouvel « Etat de la Mer Egée »,qui comprend les îles du Dodécanèse, est finalement rattaché à la Grèce.
Les villages en Ikarie ne présentent pas l’image habituelle que l’on connait dans le reste des îles de la mer Egée ou même en Grèce continentale. Ils ont généralement une organisation spatiale dispersée, ne possédant pas de noyau dense. Cette structure permet la discrétion, la ‘transparence’ même. Elle correspond aussi profondément à l’esprit autarcique et à la manière de voir des ikariens. Pas de place forte, pas de concentration de murs ou de toits. Les maisons traditionnelles y sont construites éloignées l’une de l’autre, cachées au milieu de leur jardin et de leur verger. Autour, à quelques pas, les oliviers, les amandiers et quelques coins de terre réservés à la vigne, et au blé. La couleur de la pierre (matériau omniprésent) uni constructions et rochers, l’ensemble ressemble souvent à un petit coin de paradis.
La maison traditionnelle (ou la maison invisible) :
La maison que se construisaient les Ikariens était de pierre, ce qui explique que l’on trouve encore aujourd’hui tellement de bâtisses témoins de la tradition ancestrale de leur habitat.
L’implantation de la construction suivait quelques principes très simples. D’abord, il fallait que l’habitation puisse échapper au regards de l’envahisseur potentiel, elle était donc construite loin de la mer et tournée vers l’intérieur de l’île, si possible dans une forêt ou dans le fond d’un vallon, sur une pente généralement, jamais sur une crète ou au sommet d’une colline.Le terrain choisi devait être rocailleux, ou contenir des rochers, la pierre étant le matériau principal pour toute construction (maison, étable, poulailler, pressoir, murets etc…). Il était indispensable qu’il y ait de l’eau à proximité et que le terrain cultivable proche de la maison soit suffisamment grand pour nourrir la famille. Le but était, en quelque sorte, qu’on puisse y vivre de manière relativement autonome.
Les premières maisons construites selon ce principe n’offraient qu’un seul volume et étaient particulièrement basses (1.20m devant, 1.70m derrière), les murs étaient en pierre, sans liant ni enduit, le toit à un pan était fait de pierres plates posées sur des poutres en bois (généralement du bois de cyprès). La maison n’avait qu’une porte, devant ,qui était aussi la seule ouverture. On ne construisait pas de conduit de cheminée sur le toit (cela se verrait trop), un trou dans le toit faisant l’affaire. Devant, sur toute la longueur de la maison et à une distance de 1 m environ, on construisait un mur de pierre légèrement plus haut que le mur de la maison, de façon à cacher la lumière qui pourrait se voir la porte ouverte ainsi que le mouvement des habitants. Derrière la maison on construisait une cachette (sorte de cave) recouverte de terre, reliée à la maison par un passage secret (ressemblant à une armoire murale) et possédant une issue de secours. C’est là que la famille déposait ses réserves de nourriture et pouvait se réfugier en cas de nécessité. L’intérieur de l’unique pièce disposait d’un foyer rudimentaire fait de deux pierres plates et d’un moulin à grain. On dormait à même le sol. Les aménagements extérieurs (pressoir, abri pour les bêtes) étaient rudimentaires.
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Au début du siècle dernier, les conditions de vie des Ikariens s’améliorant peu à peu, le plan traditionnel de la maison évolue {voir croquis N°1
}. La pièce principale voit ses dimensions ( hauteur et largeur surtout) augmenter et le toit doit dorénavant être construit à deux pans avec une poutre maîtresse (généralement un tronc de cyprès) et des chevrons. La couverture reste faite de pierre plates, posée cette fois sur un lit de roseaux. A l’intérieur de la pièce, la cheminée, un four (généralement situé en face de l’entrée et empiétant sur l’arrière de la maison), une niche murale pour le moulin à grain (deux pierres rondes), un lit et des bancs construits. Cet espace sert de cuisine, de séjour et de chambre à coucher familiale. La nouvauté est aussi que l’on finit presque toujours par construire ce qu’on apelle « la tour », espaces de deux étages avec escalier extérieur en pierre et jouxtant la bâtisse principale. Au rez de chaussée, la cave avec ses cruches à vin semi enterrées, les outils etc…A l’étage, une chambre dite « de l’invité » qui sert également de chambre à coucher pour les jeunes mariés.
Le mur de protection, devant, existe toujours. Mais il est construit à 2 ou 3 m de la maison et devient réellement utilitaire. On y incorpore un banc construit, un foyer pour la cuisine en plein air, une niche pour un évier, une autre pour garder la cruche d’eau au frais, d’autres pour ranger les instruments de cuisine. Une pergola s’appuiera finalement sur ce mur et l’espace se transformera en séjour extérieur pour la bonne saison.
Autour de la maison, on retrouve l’étable, l’abri pour le cochon, le pressoir pour le raisin, l’aire de battage pour le blé aussi. Le tout est construit exclusivement en pierre et s’intègre parfaitement dans l’ensemble.
Plus loin mais toujours à portée de voix , les parcelles sont construites en terrasse ( le terrain étant presque toujours en pente) avec ces si beaux murs de pierre, que chacun de nous s’étant promené en Méditerranée connaît, et protègent ainsi la terre de l’érosion {voir photo
} . On y trouve arbres fruitiers (citronniers, orangers, figuiers etc…), vigne, oliviers, amandiers, noyers et quelques cyprès, pour couper le vent.
Dès les années 20, certaines familles voient leur revenu augmenter grâce à l’embarquement de leurs enfants sur des navires. Les voyages facilitent aussi les contacts avec des artisans venus d’ailleurs et l’introduction de nouvelles techniques. On se met aussi à construire, toujours en pierre, des maisons de deux étages sur plan carré et avec toit à quatre pans. Le plancher du premier étage est en bois, et la couverture de la toiture faite de tuiles {voir croquis N°2
}.
Ce n’est que depuis les années 60 qu’on assiste à l’introduction de matériaux nouveaux (ciment, aluminium, plastique) et que l’équilibre séculaire entre l’homme (entre ses éléments construits) et la nature est en danger.
Le rapport équilibré entre les espaces bâtis de la demeure traditionnelle et leur environnement (aménagé par l’homme ou non) était, et est encore, la garantie cachée de cette esthétique que beaucoup parmi nous voudraient retrouver. Mais ces constructeurs dont nous admirons les réalisations ne bâtissaient pas pour la beauté ou pour l’esthétique. L’équilibre, "le beau", existait par la réponse qu’ils parvenaient à donner à leurs réels besoins et par une utilisation logique, économique et durable des matériaux dont ils disposaient.
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La maison d’aujourd’hui, qu’il s’agisse de celle d’un jeune agriculteur, de celle d’un instituteur ou de celle d’un vacancier, ne peut et ne doit évidemment pas être une copie de la maison traditionnelle que nous avons décrite plus haut. Les besoins ont changé, les matériaux, le mode de vie aussi. L’architecture évolue toujours et doit être le reflet des civilisations auxquelles elle appartient successivement. Une chose cependant ne change pas : l’obligation que nous constructeurs devrions ressentir d’adapter nos idées et nos conceptions à la réalité (géographique, sociale, culturelle) du lieu où nous intervenons, de respecter l’environnement qui nous accueille et de garantir la durabilité des aménagements et des solutions que nous proposons.
L’île possède encore aujourd’hui plus de 70 villages dispersés sur l’ensemble de son territoire et 3 chef-lieux de moyenne importance, deux d’entre eux se trouvant sur la côte et disposant d’un port.
Michel Rossier
Architecte dipl. EPF-Z
Athènes